LES COMMENSAUX


JOSÉ LOUREIRO

05.09.2026 - 31.10.2026

Dossier de presse

La Galerie Maubert présente, du 5 septembre au 31 octobre 2026, Les commensaux, la troisième exposition personnelle du peintre portugais José Loureiro dans son espace parisien. Figure majeure de la scène artistique portugaise, l’artiste a récemment bénéficié d’une importante rétrospective au Frac Grand Large – Hauts-de-France, déployée sur trois étages et près de 2 000 m².


La nouvelle exposition à la Galerie Maubert dévoile, entre autres, la toute dernière série de l’artiste, Les commensaux : des huiles sur toile et papier qui donnent naissance à des formes facétieuses en interaction, oscillant entre abstraction et figuration. Évoquant des organismes en perpétuelle métamorphose, parfois humanoïdes, ces formes investissent l’espace confiné de la toile, s’y croisent, s’y répondent et parfois s’y heurtent, révélant des relations de coexistence, de friction et d’interdépendance. La couleur, omniprésente, agit comme une force structurante autant que perturbatrice, contribuant au jeu d’équilibre et à la vitalité qui animent ces espaces énigmatiques, où rien ne semble définitivement fixé.




C’est une exposition animée, bruyante, visuellement s’entend. L’artiste organise un festin très spécial, sous le signe d’une franche hétérogénéité. Les œuvres de José Loureiro, peintures et dessins, sont souvent discordantes : styles, textures, motifs abstraits ou figuratifs cohabitent, se mélangent ou s’opposent. Ça tire à hue et à dia. Associant la géométrie et le geste expressif, l’artiste passe du lisse à l’échevelé, de la rayure bien peignée à une touche relâchée. 

Tribuno est un assemblage composite. Une impeccable surface rayée, chatoyante, est balafrée de vifs coups de pinceau, affublée d’une bouche ouverte, comme celle des Rolling Stones, de narines rouges et de deux gribouillages auriculaires. La peinture devient visage, elle parle, crie, gargouille, en tout cas, elle s’exprime. Le titre oratoire Tribuno de ce tableau souligne les qualités expressives à l’excès de l’art de Loureiro qui travaille l’hétérogénéité comme un langage qui lâcherait la bride aux mots et trouverait sa cohérence dans une loufoquerie généralisée.


L’exposition Les Commensaux pousse en effet la variété jusqu’à la cacophonie. Mais c’est un banquet ! Chacun veut y prendre part, se faire voir à sa juste valeur. Le titre de l’exposition désigne aussi une série de drôles de tableaux affublés de petites bouches dentées, déformées, lippues, plus ou moins dessinées… L’organe nourricier et de communication le plus insistant de l’exposition s’accorde parfaitement avec le thème de la commensalité. Or, ce motif apparaît étrangement apparié à des formes tubulaires polychromes qui se délitent à leur extrémité buccale, ou à de longs bâtons vite brossés - couteaux, fourchettes, ou doigts, ou peut-être stylos, on ne sait pas vraiment - dont les ombres portées sur la surface ancrent dans la réalité de la table-tableau. 

Les Commensaux mettent en avant cette convivialité particulière définie par la table qui réunit des hôtes. La table fait le commensal. Et le tableau est aussi, bien sûr, une table. Si l’exposition est une forme conviviale, que nombre d’artistes de la même génération que Loureiro ont travaillé dans les années 1990, ce n’est pas le propos de ce dernier. Son sujet, c’est le tableau, la peinture, et ce depuis les années 1990, lorsqu’il adopte le langage d’une géométrie minimaliste, travaillant la grille en variations rythmées et ludiques. La grille est toujours là, mais elle se balade, se mélange à d’autres éléments.  

En insistant sur la table, objet central de la vie sociale, figure du commencement, à partir duquel tout est possible, il reste fidèle au modernisme, même si c’est pour le chambouler. En effet, il convertit la tabula rasa en une table d’hôte accueillante et débridée.


Remontons quelques années en arrière, en 2017, quand surgissent des figures bizarres qui vont transformer l’art de Loureiro : les Acariens, précurseurs des Commensaux. Tout d’abord désarçonné par cette espèce d’animalcule quelque peu monstrueux, dans son apparence comme dans son avidité, il adopte ce parasite. Deux grands tableaux montrent ainsi un réseau grouillant d’acariens informes quoique géométriques (Espeleólogos). Les véritables acariens sont, comme on sait, nos commensaux ordinaires qui vivent avec nous et se nourrissent des sécrétions humaines ou animales. Ce micro-organisme intéresse l’artiste pour ses différentes qualités : spéléologue insatiable des surfaces, cet envahisseur invisible participe d’une continuité organique du vivant. C’est un double du peintre laboureur de surfaces, dont l’acarien hybride incarne une hospitalité vorace, capable de métaboliser tous les styles artistiques, comme le fait Loureiro. 

En effet, l’hétérogénéité s’avère essentielle: elle est la dynamique interne d’une peinture omnivore, qui se nourrit de tout, de la réalité et d’elle-même, se régénère en se dévorant, comme un organisme cellulaire. Elle manifeste une énergie qui balaie toute contradiction, éclate toute unité formelle au profit d’une « bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente » [1]. En ce sens, l’artiste utilise la disparité plastique du monstre comme mode d’expression de l’altérité, soulignant qu’il n’y a pas de véritable commensalité, ni de véritable hospitalité, sans altérité. 


Anne Bonnin

Critique d’art et commissaire d’exposition




On ne le dirait pas, mais les piles s’affaiblissent de plus en plus et il est de plus en plus difficile de les remplacer. Tout avance à grands pas, sans qu’on sache vraiment où, peut-être vers le paradis. 


Les commensaux, par exemple, ont cessé de s’asseoir autour de la table, ou seulement d’un côté de la table, ou en bout de table, serrés comme des sardines en boîte : reculer la chaise d’abord, la rapprocher ensuite et l’ajuster à la recherche de la meilleure position pour atteindre l’assiette, puis - un exploit humain comparable à l’arrivée sur la Lune -, est devenue une pratique obsolète. Les commensaux sautent désormais sur la table avec la dextérité et voracité des sauterelles et, là où ils atterrissent, s’y accrochent comme des ventouses, nus, le derrière en l’air pour marquer leur territoire: ce sont eux qu’il reste à peindre, après des centaines d’années de tables impeccablement dressées pour être peintes. Par conséquent :


Tasses à thé ébréchées et soucoupes débordant de noyaux d’olives, dehors. 


Saucières, dehors. 


Assiettes : il faut les empiler et les lancer, toutes, d’un seul coup, contre le mur; s’il en reste une intacte, la laisser là où elle est jusqu’à ce qu’un distrait marche dessus et la casse. 


Les grands gâteaux à étages, hauts et ronds comme des pneus, avec des bougies plantées dessus en train de fondre, attendant que l’imbécile dont c’est l’anniversaire gonfle suffisamment ses poumons pour les souffler et les éteindre, dehors. 


Les bananes, dehors. 


Pots, cruches, soupières, sinistres bougeoirs en étain, dehors. 


Belles porcelaines blanches bordées de bleu cobalt, dehors. 


Poires et pommes, dehors.


Idem, pour un trio de citrons jaunes soigneusement alignés. 


Idem, idem, pour un cédrat solitaire dépouillant sa splendide écorce, dans une pose langoureuse d’odalisque. 


Couverts aux reflets métalliques à plusieurs teintes, dehors.


Je peins ce que je vois, et ce que je vois, c’est ce qui se trouve sous mon nez - juste derrière le masque mortuaire d’Agamemnon -, même s’il est parfois difficile de traduire en mots ce que c’est.


José Loureiro



[1]    Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, L’Exposition universelle de 1855, Paris, Michel Lévy frères, 1868-1870.