Galerie Maubert

Ars Memoriae : Le Palais Mental

Rachel labastie, Isabelle Levenez, Erik Nussbicker, Edwart Vignot, Adriana Wallis


3 septembre - 8 octobre 2016

Cette exposition collective rassemble 5 artistes contemporains dans un voyage autour du crâne et ses traces plastiques qui nourrissent l’imaginaire. Une ramification du très riche ouvrage « Etre crâne » de Georges Didi-Huberman qui déjà relate comment certains artistes s’intéressent aux traces circonvolutives, par l’empreinte (frottée ou moulée), engageant ainsi leur recherche autour du motif, du paysage et de la mémoire. Un dialogue archéologique du lieu et de l’œuvre d’art, au plus près de la circularité de la pensée.

 

Le crâne sonore / l’ouïe

Erik Nussbicker

Les oeuvres d’Erik Nussbicker éprouvent notre regard sur la mort, les limites de notre enveloppe charnelle, notre place dans la nature. Hybridations façonnées notamment à partir d’ossements d’animaux ou d’exosquelettes d’insectes, elles sont pour l’homme un terrain d’action : souffler, jouer, nourrir, méditer. Des rituels pour mieux comprendre le monde, nos origines, notre finalité. Crâne psychopompe, lancé par la main humaine et oscillant dans les airs, produit un sifflement strident à chaque passage. Son chant rythme sa trajectoire. Tout comme avec les « crânes résonnants », moulés en bronze, la tonalité va dépendre de la morphologie du crâne et de ses circonvolutions. Avec le Cerf, Erik Nussbicker entreprend de créer, avec la totalité des os d’un squelette de cerf, un ensemble d’instruments de musique : à vent, percussion, ou corde, ses instruments ont également une façon inédite d’être joués.  Par ce souffle de vie pénétrant les méandres des crânes et os, Erik Nussbicker approfondit sa réflexion sur la formulation d’une sépulture sonore contemporaine. Les vibrations, les sons, leur réverbération restituent une histoire ancestrale, au delà du langage, marquant le passage du profane au sacré, questionnant l’histoire d’un corps.

 

Le crâne modelé / le toucher

Edwart Vignot

Erik Nussbicker

Edwart Vignot travaille à partir de sa propre collection d’œuvres. Un voyage dans l’espace, puisque ces œuvres sont le point de départ de nouvelles formes plastiques, mais surtout dans le temps puisque cette collection classique (Edwart Vignot est spécialiste de l’art du 19ème s.), il entend la détourner complètement selon une approche contemporaine. L’artiste, depuis longtemps, se promene avec un petit bronze de Rodin dans sa poche de veste : une étude de tête pour la Porte des Enfers, sorte de gris gris qu’il touche à longueur de journée, comme pour imiter l’artiste au travail, modelant l’objet avec sa main, du même geste que Rodin face à son morceau de glaise. Dans la lignée de ses « dessins à la gum », Edwart Vignot entend créer des négatifs de ce visage et crâne, massant (avec des chewings gums) cette chaire comme pour y atteindre la vérité de l’os. On s’éloigne ainsi d’une prise d’empreinte qui produirait un masque mortuaire : le vert de la chlorophylle insuffle une nouvelle vie à ce crâne endormi.

Prolongeant cette expérience du toucher, Erik Nussbicker attribue au crâne une  fonction liée à la main. Ses « animaux-outils » (Instrumentalisation), qui sont créés avec des  os montés sur des bambous morts sur pied, nous laissent imaginer toute utilisation possible.  Avec ses Dispositifs Ostéographiques, le crâne humain est relié à un ensemble de crayons et dessine selon la moindre perturbation : sorte de mise en abîme de la création, ou de son abandon par la création d’un dessin automatique.

L’exposition veut se placer au plus près de l’outil de création, embarquant le spectateur-même dans cet état créatif par le truchement de l’usage et de la manipulation.

 

Crâne, paysage et écriture / la vue

Isabelle Levenez

Rachel Labastie

Adrianna Wallis

Le travail d’Isabelle Levenez est protéiforme (dessins, installations, vidéos…) développant à chaque fois une technique très spécifique: ductus de la main gauche, griffonnage, maladresse, dessins et écriture vaporeuse, coulures rouge sang qui ne parlent que du corps, de son désir et sa mémoire. Des techniques employées souvent expérimentales et hasardeuses qui permettent à l’artiste d’étudier les relations inattendues entre le crâne et le paysage, l’intérieur et l’extérieur, l’histoire et le moment présent. Avec la vidéo Etre terre 2, Isabelle Levenez distord, avec les os de son propre visage, un morceau de patte à modelé : l’aplat créé par son menton évoque l’horizon du paysage, que ses yeux hors cadre semblent vouloir saisir à leur tour. Avec Il voyage autour de mon crâne (2015), esquissé avec de l’huile et des pigments, isolé ou lié à une silhouette éthérée, le cerveau prend une forme mi organique, mi végétale. La série Être pierre (2015), est issue de photographies de pierres couvertes d’algues séchées, collectées par l’artiste dans sa région natale, rehaussées de mine de plomb et de fusain. Ce processus subtil, avec pour point de départ la matière et ses manques, donne naissance à des formes incertaines évoquant des têtes humaines et crânes, fondus dans le paysage.

Retrouver le paysage ne serait finalement pas retrouver la terre ultime ? Le crâne enseveli, celui qui «touche terre», celui qui laisse sa dernière trace.

Rachel Labastie nous propose l’installation Les cerveaux, ensemble d’encéphales moulés à la paraffine, et déposés à-même le sol, comme des perles de nacre. En traversant cette boite crânienne, on y perçoit les nervures: des circonvolutions douces, profondes, palpable dans les creux et les pleins, la vie dans les plis, fluctuante.  Sa quasi-transparence nous laisse oublier sa diaphane présence : les cerveaux sont révélés par le dessin de leur ombre. L’effet visuel saisissant rappelle ces emboitements de crânes que l’on trouve dans les catacombes, érigés sous la Rome chrétienne pour entreposer les restes humains qui n’étaient pas incinérés. La réserve des âmes.

Avec Rétention (2015), Adrianna Wallis dépose un ensemble de pierres glanées sous un trottoir en rénovation de Cali (Colombie) et dont la forme nous évoque des crânes. Résurgence d’un passé qui fuit et qu’elle essaie de contenir… En effet, l’artiste camouffle ces pierres sous des surfaces de verre périlleusement moulées : cette peau légère et transparente nous livre l’autre versant, celui que l’on perçoit mais qui pourtant s’efface dans un ultime caché-dévoilé.